Nouvelle : LE QUINZE

Publié par Caminares

Seul.

Avec le bouillonnant

Volcan

Dans ma tête

Qui roule et pousse

Ses millions de laves

Incandescentes...

Inhumaines...

Et je me perds

Dans une multitude noire

De souterrains malsains

D’où s’élèvent

D’épais brouillards

Puants…

Et puis,

Le formidable marteau piqueur,

En do

En ré

En si majeur

Qui me harcèle

Puis qui me laisse

Sur ma couche

Hébété

Epuisé

Assommé...

 

Je sais

Que tout cela va passer…

 

 

 

Pourquoi cette si grande chambre ?

 

  Un rayon de soleil timide et pâle perce lentement l’obscurité latente de ma chambre. Petit à petit, je sors doucement d’un sommeil rempli de cauchemars. Les roulements de tambour se sont presque estompés. La nuit m’a soulagé. Dehors, quelques pépiements, aussi timides que ce pauvre rayon qui éclaire à présent la pièce, se font entendre.

Depuis bientôt huit jours, je suis là, masse inerte qui ne peut pratiquement pas bouger, et que l’on maintient en vie grâce aux perfusions. Tout se brouille en moi. Mes derniers souvenirs me ramènent à un autocar, un matin brumeux, alors que la nuit n’en finissait plus de s’étirer.

Mes yeux se posent sur le lavabo, aseptisé, froid, impersonnel. J’essaie d’accrocher mon regard à quelque chose de proche. Tout me semble si loin…

Pourquoi donc m’ont-ils mis dans une chambre si grande ?

 

Je fouille au fond de moi. Le froid vif d’un matin d’hiver me pénètre. Soudain, deux phares m’éblouissent. Un crissement de pneus, et je me retrouve au chaud dans un autocar…

 

La porte vient de s’ouvrir. Deux hommes en blanc suivis d’une kyrielle d’interne entrent dans ma chambre. J’ai l’impression qu’ils parlent en me regardant.

J’ai peur. Désespérément, je veux crier mon désarroi. Une boule de plomb me noue la gorge. Une infirmière arrange mes coussins, me tapote la joue et sort en souriant. Un signe de celui qui paraît être le plus âgé, et les internes disparaissent, me laissant seul face à deux blouses blanches immaculées et inhumaines.

Le plus grand s’approche. Les yeux exorbités, je résiste de toutes mes forces à cette frayeur qui dégouline de mon front. Il me prend la main, et sans m’en rendre compte, je sombre dans l’inconscience.

 

L‘étranger

  Assis au fond du car qui l’emmène vers son nouveau travail, l’étranger rêve. Du fond de sa mémoire, une mélopée monte et l’emporte dans un pays lointain.

Il revoit le soleil chaud de son enfance, la lumière douce et bonne de la mer où il a vu le jour. Là-bas, il y avait des oliviers, là-bas, la moindre odeur avait une signification profonde. Là-bas…

Et les yeux noirs de Linda… Linda. La brune et troublante Linda. Celle qui lui a tout appris. L’amour bien sûr, mais aussi ce qu’il avait au plus profond de lui, ces secrets étranges qui faisaient se retourner les gens lorsqu’il se rendait  par hasard, à la ville voisine.

Et puis un jour, il avait osé. Linda avait tout essayé pour l’en empêcher. Mais ni ses cris, ni ses pleurs, pas même ses lamentations n’étaient venues à bout de ce désir incontrôlable qu’il avait d’utiliser cette puissance qu’il sentait croître en lui.

Et pendant qu’il prononçait les paroles maléfiques, toute l’énergie accumulée en lui s’était déchaînée, emportant inexorablement la belle Linda. Juste avant de disparaître, elle l’avait maudit à jamais.

Assis dans le car, les yeux démesurément ouvert, l’étranger fixe la nuque du chauffeur.

 

Dénouement

7 heures 30.

Devant l’entrée de l’usine, le garde de service regarde son pointage. Tous les jours, à la même heure, il vérifie que tous les cars assurant le ramassage du personnel sont bien arrivés. Cette fois, il manque le quinze. Sans importance, pense-t-il, il ne va pas tarder.

 

12 heures.

Le quinze n’est toujours pas là. Depuis déjà trois heures, le service de gardiennage s’est renseigné auprès de la compagnie de transport. Pas de nouvelles du quinze. Le quinze a disparu.

 

Trois jours plus tard, dans un chemin de traverse, à dix kilomètres de la ville, un paysan découvre un bien étrange spectacle. Un car rempli de gosses dont l’âge s’échelonne de quelques mois à six ou sept ans est abandonné. A la place du chauffeur, la police découvrira une espèce de substance rosâtre, comme en putréfaction. Tous sont morts, sauf un, dans un état désespéré.

Tous ces enfants sont vêtus d’habits trop grands pour eux. Et leurs visages… On dirait des adultes, mais des adultes avec des corps de mômes. A l’avant du car, un numéro était écrit : quinze

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