Nouvelle : Insolite lueur

Publié par Caminares

Difficile réveil...

L’après midi pluvieuse de ce lundi de janvier tire à sa fin. A peine revenu du bureau, je me suis installé à ma table de travail afin de vous relater l’étrange histoire qui m’est arrivé ce dimanche. Je ressens le besoin impérieux de coucher sur le papier ce qui pour certains semblera n’être qu’une illusion...

Dimanche donc, je fus réveillé par la sonnerie stridente de mon téléphone. Couché aux environs de trois heures du matin, je pestais en me levant contre l’individu qui m’appelait à une heure aussi incongrue : il n’était que dix heures, ma grasse matinée tombait à l’eau. En maugréant, je décrochais, prêt en renvoyer séance tenante l’importu

La voix de mon plus jeune fils me ramena à de plus douces pensées. Ce dernier désirait connaître les dates de naissances de ses grands parents. A l’école, on leur donnait ainsi des repères. Sommes toutes, se situer par rapport à ses origines est complexe pour un enfant de sept ans.

A ce stade de mon récit, je dois préciser que je vis seul, divorcé depuis deux ans. Cette situation explique peut être en partie ce qui se passa l’après midi...

Malheureusement bien réveillé, je décidais de partir randonner, afin de dissiper le mal de tête qui s’insinuait en moi. Ce serait ainsi un excellent moyen pour évacuer les vapeurs d’alcool de la soirée précédente. Mon lieu de prédilection pour la marche est la montagne Sainte Victoire. Arrivé dans la région après l’incendie de 1989, je n’ai pas eu la chance de la connaître au temps de sa splendeur. Aujourd’hui et malgré les stigmates de l’incendie, Sainte Victoire resplendit. Je suis tombé amoureux de ce massif. Chaque fois que je le peux, je monte au prieuré par le refuge Cézanne et le Pas du Berger. Combien de fois me suis-je assis au pied de la croix de Provence, un panorama fabuleux sous les yeux... Dans ces moments là, j’oublie mes peines, mes fatigues, mes rancœurs. Une paix immense m’envahit. Je comprends que des hommes simples aient pu, devant tant de beauté et ne sachant pas l’expliquer, attribuer tout cela à un être suprême.

Je jetais un coup d’œil à la cuisine. Des restes de repas de la veille, la vaisselle sale, tout cela tempéra mon ardeur. Je partirais plus tard, les contingences ménagères réglées. Ce nettoyage me prit une bonne heure. Bref, lorsque je partis enfin, il était près de quatorze heures.

Pas grave, pensais-je, je ne ferais qu’une petite balade..

Bramefan

Sainte Victoire est aux aixois ce que La Sainte Baume est aux marseillais, la forêt de Fontainebleau aux parisiens ou le lac de Saint Ferréol aux toulousains : une concentration humaine les fins de semaines. Le beau temps étant souvent aux rendez-vous dans la région aixoise, les abords immédiats de la montagne, du Tholonet à Saint Antonin sont surpeuplés.

Je décidais donc de me rendre à Bramefan, à proximité de l’arrivée des parapentes, proche de l’auberge de Saint Ser. J’étais quasiment assuré d’être seul.

Au cours d’une balade avec mes enfants, j’avais repéré le départ du sentier qui monte sur la crête, juste au pied de l’oppidum, et j’étais décidé d’aller au bout du sentier.

J’avais vu juste. Passé Saint Antonin, la foule se dispersa. A Bramefan, j’étais seul. Ce fait ne pouvait que me satisfaire.

Je me préparais rapidement. Sac à dos léger, contenant un pull et de quoi me restaurer en cas de fringale, un litre d’eau et fait qui allait se révéler important, pour la première fois, une lampe de poche. Je n’avais pourtant pas prévu de rentrer à la nuit.

J’attaquais la montée. Le soleil de janvier tapait dur sur le versant exposé de la Sainte, à tel point que je dus rapidement me découvrir. Le sentier monte droit vers l’oppidum, puis oblique sur la gauche et se dirige gaillardement vers une trouée que j’apercevais au loin. Le silence s’installa, seulement troublé par le sifflement du vent dans les haubans d’un parapentiste, juste au dessus de moi. Sensation étonnante que de voir de dessous les pieds d’un individu suspendu à une toile...

Je m’arrêtais quelques instants pour assister à l’atterrissage de mon étrange rapace. J’aurais préféré apercevoir le vol du couple d’aigle de Bonelly qui niche quelque part dans le massif. On peut toujours rêver...

Je repris ma route, songeur. Le sentier devint plus technique. Parfois, les mains étaient nécessaires pour faciliter ma progression.

« Je ne monterais sûrement pas jusqu’à la crête pensais-je. Si le chemin est tout le long de ce style, je ne veux pas prendre le risque de redescendre à la nuit tombante ».

Mais la beauté du site me commandait de toujours aller de l’avant. Mis à part un couple de grimpeur, je ne rencontrais personne. Bientôt, j’aperçût la fin du chemin. Du moins je le croyais. Je progressais d’un pas rapide depuis plus d’une heure. Je me rendis compte alors que j’avais commis une erreur : pour la première fois j’avais oublié la carte.

Je débouchais en haut d’une crête. Le souffle court, les mollets douloureux, je contemplais sur ma droite le panorama sur la vallée de l’Arc. Un coup d’œil à ma montre : il était temps que j’atteigne le sentier de grande randonnée au sommet de la montagne. Un regard sur ma gauche m’apprit que je n’étais pas au bout de mes peines. Le sentier redescendait, serpentait entre de gros blocs de rochers, remontait pour descendre de nouveau. Derrière cette crête, se trouvait une autre crête.

J’étais seul, le temps passait et je savais que la nuit risquait de me surprendre dans la descente. Je pris ma décision ; je monterai tout en haut puis emprunterai le sentier qui mène à Puyloubier.

 

Et le silence n’est qu’illusion...

Je repris ma marche. Très vite, une étrange sensation m’envahit. Mes tempes bourdonnaient, mes jambes se firent douloureuses, ma respiration devint haletante. Je venais de passer un escarpement où je fus obligé de m’aider de mes mains. Cela devenait carrément de la varappe. Pas question de retourner sur mes pas dans l’état où je me trouvais. Pas un instant il me vint à l’esprit que ma condition physique était bonne, la soirée de la veille ne pouvait m’avoir diminuer à ce point. Je m’arrêtais afin de reprendre mon souffle.

C’est alors que cela se produisit.

D’abord, je crûs à la fuite d’un animal. Devant moi, le chemin empruntait un éboulis fort en pente. Un instant avant, j’en étais sûr, il n’y avait personne. La vision était dégagée. Pourtant, des pierres roulaient...

Intrigué, je suivais des yeux le sentier lorsque je vis par endroits les pierres qui roulaient, exactement comme si quelqu’un, que je ne voyais pas, remontait avec difficulté ce satané éboulis. Non, ce n’était pas possible, une cause rationnelle devait expliquer ce phénomène. Voulant en avoir le cœur net, je repris ma progression.

Très vite, le franchissement de cet éboulis s’avéra excessivement pénible. Il contournait une dalle plate, presque verticale. Prenant appui sur elle, je parvins à me sortir de ce sentier périlleux. Mon phénomène avait disparu.

«Décidément, la fatigue te joue des tours, dis-je tout haut». Dans le silence environnant, je sursautais tant ma voix me paressait incongrue, déformée, nasillarde. Elle résonnait d’une drôle de façon. Le vent se leva. Et j’entendis le chant.

C’était léger, cristallin, rassurant. L’angoisse qui un moment m’avait étreint, s’envola. Ma fatigue aussi, du reste. Le son provenait d’un rocher en forme d’oiseau. Le soleil, disque rouge dans le ciel, ne réchauffait plus rien, mais je n’avais pas froid.

Je franchis le rocher. Rien. Pourtant, j’entendais distinctement cette voix, douce, immatérielle. Je ne comprenais pas ce qu’elle disait, j’étais simplement sûr qu’elle me parlait. C’était comme une invite, ou plutôt une demande. Sans savoir pourquoi, je cheminais, suivant cette musique qui me précédait. Le temps semblait s’être arrêté. Depuis un bon moment, je ne voyais plus les traces vertes du sentier…

Il me semblait maintenant que le crépuscule s’accélérait. Et pourtant ma montre n’indiquait que cinq heures. Pas un nuage dans le ciel ne pouvait expliquer cette brusque pénombre. Je pensais alors à ma lampe.

Pensivement je m’assis, retirais mon sac et pris une collation. La voix avait disparu. Une fraîcheur brutale m’obligea à me couvrir. Mentalement, je fis le point.

«J’ai eu une hallucination, je suis hors du sentier, ce qui n’est pas un réel problème puisque la crête est sur ma gauche. Il me suffit donc de prendre la ligne de plus grande pente pour rejoindre le GR, puis d’aller jusqu’à l’oratoire de Malivert. Là, je verrais bien. Et tant pis si je dois passer la nuit à la belle étoile. Après tout, j’en rêve depuis si longtemps ! »

Lueur dans la nuit

 

La pénombre s’était un peu dissipée. Je continuais ma route, ma torche à la main. Je ne l’avais pas encore allumée, la clarté était suffisante.

Une demi-heure après, j’atteignis la crête. Je rageais contre mon coup de fatigue qui m’avait fait entendre des voix et m’éloigner du chemin. La lune éclairait maintenant faiblement le sentier. Rapidement, je m’enfonçais sous le couvert d’arbres rescapés de l’incendie de 1989. La pénombre devint plus dense. J’allumais ma lampe.

Je réprimais un frémissement. Dans le halo lumineux une forme blanchâtre se tenait immobile. Je ne suis pas d’un courage excessif, mais l’immobilité de la chose me rassura.

J’essayais de plaisanter à haute voix pour dissiper cette nouvelle hallucination. «Allons bon, qu’es aco ?» La forme sembla légèrement s’épaissir. Je distinguais nettement une silhouette féminine. Mon célibat me faisait-il prendre une lanterne pour une jolie femme ? La chose semblait se diluer pour se concentrer, toujours sous cette apparence féminine. Je fis mine d’éteindre ma lampe pour voir ce qui se passerait.

Un cri me stoppa net. Pour le coup, j’eus réellement peur. La forme blanchâtre se mit à voltiger frénétiquement devant moi. Visiblement, ma tentative ne lui plaisait pas. Je n’osais plus bouger. Le face-à-face dura une éternité. L’apparition rompit la première ce semblant d’affrontement. Brutalement, elle disparut dans la nuit, me laissant pantois, à peine rassuré.

Je mis plusieurs minutes avant d’oser repartir. Le sentier bien tracé m’amena bientôt à l’oratoire. Une force étrange me poussa à continuer mon chemin. La raison aurait voulu que j’attende le jour, blotti au pied de l’oratoire, protégé par la vierge à l’enfant qui trônait tout en haut. En cet instant, mon athéisme aurait bien volontiers disparu pour une nuit...

Je me sentais comme transporté. Avec une facilité déconcertante, je cheminais sur ce mauvais sentier, sans trébucher une seule fois. Est-ce une impression, mais ma lampe éclairait bien loin. La descente sur Puyloubier s’effectua comme dans un songe.

Je traversais le village endormi dans un état second. Encore deux kilomètres pour retrouver mon véhicule. Je les fis sans trop savoir comment, un pied devant l’autre qui sans cesse et réciproquement, entraînait son jumeau.

Enfin j’arrivais à la vigne où m’attendait ma voiture. Comme un automate, je me changeais.

«Drôle de balade, pensais-je. Je n’arrivais pas à croire que tout ce que j’avais vécu était réel. Une bonne douche en arrivant, un repas rapide et au lit, la nuit dissipera ce rêve»

Cette pensée sembla à nouveau tout déclencher. Le vent se leva d’un coup. Je levais les yeux et je vis, la haut sur la crête, une étrange lueur qui planait. Lentement, elle s’effaça derrière la montagne. En un instant le vent se calma.

Tranquillement, je démarrais et sans un autre regard vers le massif, je pris le chemin du retour…

 

Janvier 1993

 

 

Publié dans Nouvelle

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