Le Regard de mon Père.... (Putain d'AVC)

Publié le par caminares

Accident Vasculaire Cérébral...

Jamais, je n'oublierai le regard de mon père...

C'était un vendredi, allongé sur un lit, urgence à Aubenas.

J'étais venu le voir, en sa résidence d'automne de sa vie, quand l'AVC, lâchement, l'a frappée, saloperie d'AVC... En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, il devint vivant en sursis. AVC, je te hais!

Jamais, je n'oublierai le regard de mon père....

C'était un samedi, allongé sur son lit d'hôpital, cardiologie. Le désespoir, la peur et l'incompréhension....

Comment communiquer, quand soudainement, la parole vous est retirée?

Jamais, je n'oublierai le regard de mon père....

C'était un dimanche, un lundi, un mardi.....

Le temps n'en finit plus de livrer ses outrages, pauvre corps éperdu, jambe et bras droits inutiles, bouche tordue, lèvres sèches par la salive abandonnée et main qui, désespérement, cherche celle du fils présent qui n'en peut mais...

Jamais, je n'oublierai le regard de mon père.... Putain d'AVC....

A l'hiver de sa vie, l'AVC l'a frappé, plus rien ne sera comme avant, et nous, ses fils, devenons ses parents....

Sa main cherche la mienne et tout ce que jamais nous ne nous sommes dit, passe par ce lien, fil renoué nous liant l'un à l'autre. Jamais, ô grand jamais, je n'oublierai ce regard éperdu qui ne sait plus pourquoi, qui ne sait plus comment et que l'obscurité, déjà, sournoisement guette...

Sa main presse la mienne, peu à peu il s'apaise, mais tous les deux nous savons que la Camarde est là, tapie dans l'ombre de sa chambre.

Jamais je n'oublierai ces instants où l'inspace d'un moment, je devins le père de mon père. Alors il s'abandonne à ma douce caresse sur son front humide de sa peur enfantine...

Jamais je n'oublierai le regard de mon pèrer, ses yeux vides de sens où pourtant se lisent tout à la fois le désespoir, la peur et l'incompréhension.

 

Labégude, le 30 septembre 2015

Caresse.... (première semaine)

Bientôt une semaine que, sur son lit de douleur, Papa se bat contre ce maudit AVC. Tous les jours, je vais le voir et passe quelques précieux instants avec lui.

Mercredi, il a été installé sur un fauteuil, a bu un peu d'eau gélifiée et luxe suprème, a mangé difficilement un yaourt et une compote. "De toute façon, a dit le docteur à mon frère, il nous sera impossible de le nourrir longtemps avec des perfusions"

Un léger mieux semblait-il, même si l'issue sera de toute façon fatale.

Jeudi, un peu perturbé, j'ai passé un peu de temps avec lui. j'ai vite compris que le mieux de la veille était déjà loin. Son regard vide m'a pénétré. Toujours autant d'incompréhension, de peur et même de renoncement. Il m'a montré son cou, que j'ai tendrement massé. Puis, je lui ai caressé le front et ses yeux se sont fermés. Devant son abandon, les larmes ont forcé le barrage de mes paupières. Un instant de fatigue et d'immense lassitude devant ce corps allongé qui n'en peut plus et que j'aurai voulu voir s'endormir pour toujours à cette seconde précise...

Comme un enfant après un terrible cauchemar, Papa s'est endormi profondément. Des sentiments contradictoires me traversent, alors que je couche sur la page blanche l'histoire très personnelle de cet AVC.

Je voudrai le garder le plus longtemps possible, mais la Camarde n'attend que le moment propice pour l'emporter avec elle. Sa vie n'est plus viable, et je le sais depuis le premier jour.

Combien de temps encore de souffrance lui reste-t-il dans cette vie de misère?

Alors je lui caresse le front, comme un père le ferait pour son enfant.

Dur de devenir le père de son père....

 

Labégude, le 01 octobre 2015

Il pleure sur mon coeur comme il pleut sur la ville...

Le poème de Verlaine, en boucle, tourne dans ma tête...

Quelle est cette langueur qui pénètre mon coeur?

La pluie fine ardéchoise inonde le paysage. La brume sur les monts du Coiron envahit petit à petit l'espace. Le Col de l'Escrinet n'est qu'une écharpe grisâtre. Maison, hôpital, hôpital, maison, aller-retour incessant de cette semaine.

Qu'est-ce qu'il fait qu'un homme de 90 ans s'accroche à la vie? Il ne marchera plus, il ne mangera plus seul, il ne parlera plus, pourtant encore et toujours, il s'accroche. Il est veuf depuis bientôt deux ans. Il n'a plus rien à espérer, et pourtant, il s'accroche...

Lucidité farouche, lucidité incroyable, son esprit fonctionne, son esprit est là, son esprit ne divague pas.

il a, sur sa table, une planche avec des lettres qui lui permet de temps à autre de pouvoir communiquer; j'ai tenté de lui faire dire plusieurs choses, mais devant l'aide-soignante, il nous a fait comprendre que cette méthode, c'est zéro. Zéro. Son pouce arrondi sur son index ne laissait aucune équivoque.... Zéro! Il râlait, il n'était pas content, avachi dans son fauteuil ; le bandeau de protection de sa perfusion avait glissé sur sa montre, mais personne n'avait compris ou pris la peine de l'entendre. A force d'obstination, par gestes, il m'a enfin fait comprendre ce qui le tarabustait depuis je ne sais quand : il voulait simplement lire l'heure....

Pourquoi un homme de 90 ans qui n'a plus rien à espérer s'accroche autant à la vie? Quel est donc ce mystère?

Qu'est-ce qui fait que lui, l'athée, l'incroyant, a encore envie de continuer à vivre alors que sa vie ne tient plus qu'à un fil?

Mystère... Et c'est mon père....

10 octobre 2015, au sortir de l'hôpital

 

Dimanche 11 octobre.

Depuis 15 jours, il se bat contre la saloperie qui l'a handicapé pour le restant de son peu de vie. Depuis 15 jours, nous sommes passés par tous les états.... Des hauts, des bas. Un jour avec, un jour sans. Lorsque je suis venu le voir, mercredi, l'interne m'a parlé gastrotomie: refusant la sonde nasale, avalant difficilement les aliments qu'on lui propose, purées diverses et eau gélifiée, sa survie est liée à cet acte chirurgical. Alors, en bon petit soldat, je lui ai posé le problème!

"Soit tu acceptes la sonde nasale, soit on te fait un petit trou dans l'estomac avec sonde intégrée, soit tu pars doucement puisque tu ne manges pas"

La toubib des soins palliatifs, tout en douceur et sollicitude a été encore plus précise:

"Monsieur L., si vous ne mangez pas, c'est la mort. Choisissez-vous la vie?" En larme, Papa a clairement dit oui....

Miracle ou instinct de survie? Depuis, papa avale! Plus question de gastrotomie....

Il s'accroche à ce peu d'espoir qu'il lui reste. Et pourtant. Quand je suis auprès de lui, que je le vois petit à petit se transformer en légume, je ne peux m'empêcher de me poser des questions. Combien de temps encore acceptera-t-il c'est état quasi végétatif?

Et son regard, inexpressif et pourtant si explicite, me scrute, comme s'il cherchait en moi une réponse que je ne peux lui apporter....

Décidemment, je n'oublierai jamais le regard de mon père....

Cinquième mois...

Il est retourné en sa résidence de retraite, après un dernier et bref passage aux urgences. La fin est proche. Minuit. En cette fin de dimanche soir et de déjà presque lundi, je viens de rentrer. Le sommeil ne viendra pas. Lui, il s'accroche encore. L'infection petit à petit l'envahit sournoisement. Ce soir, l'infirmière m'a appelé: la fin est proche.

Très agité, les piqures l'ont calmé. Il s'est endormi lourdement et sa respiration oppressée m'obsède. Le silence de sa voix a fait place à ce bruit oppressant de bronches encombrées.

Ses jambes, brutalement, se sont violacées. Jusqu'à quand s'accorchera-t-il à ce filet d'air malsain qui le maintien encore en vie?

Epuisé, je suis rentré chercher un peu de sommeil, le laissant sur son lit de douleur....

Labégude, 8 février 2016, 0h27

8 février, 1h30

Lui ai-je dit un jour que je l'aimai? Ces choses-là ne se disaient pas dans la famille. Pourtant, ces derniers temps, jamais je ne me suis senti aussi proche de lui...

Mon père, ce héros au sourire si doux...

Papa est parti peu de temps après que je lui murmuré à l'oreille de bien se reposer, que je reviendrai le lendemain matin.... C'était le 8 février à 1h30....

Jamais, je n'oublierai le regard de mon père....

Adieu, Papa....

Adieu, Papa....

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regine 22/02/2016 20:39

Bonsoir Francis
C'est par ma tante Marcelle que j'ai appris ce week end le décès de ton papa et ce soir en allumant l'ordinateur j'ai pu lire comment tu avais pu l’accompagner.je ne savais pas qu'il avait fait un AVC.Les épreuves de la vie sont décidément incessantes.On se retrouve orphelin et la vie continue malgré tout!!
je t"embrasse Francis Pierre se joint à moi Régine

Jean-Yves 18/02/2016 15:30

Francis, le Papa L. n'a t'il pas été un "Résistant" toute sa vie...?
De ce que j'ai entendu au cimetière de Labégude, c'était un Combattant des petits bonheurs, ceux de la vie qui ne se dit pas "belle", car il savait sans doute mieux que quiconque que cette expression est vide de sens premier. Mais cette accumulation de petits instants passés en famille, entre amis, et qui au bout d'une vie font qu'on puisse conclure : "Je dirai malgré tout que cette vie fut belle" (Louis Aragon)